Maison de Retraite « Au fil de l’eau », une porte à pousser

Publié le 15 Mars 2015

Personne n’a envie d’aller à la Maison de Retraite, c’est un endroit qu’on évite généralement tant qu’on n’est pas poussé par les nécessités familiales ou amicales à y venir pour une visite, ou que l’évolution de votre état ne vous y mène pour un temps, ou pour de bon.

C’est un endroit qui fait peur, aussi riant que soit le cadre, parce qu’il nous oblige à voir ce qui nous attend tous, et que nous préférons ne pas voir.

Alors pourquoi écrire un article sur ce sujet ? Parce que cette maison fait partie des atouts de la commune, que nous pouvons être fiers d’avoir à portée de pas cette belle réalisation humaine et architecturale, et qu’il serait bon que la vie extérieure y pénètre davantage, pour la joie des résidents mais aussi celle de ceux qui feront le pas. Il y a bien des bénévoles qui depuis la création de cette maison ont agi dans ce sens, mais ils vieillissent à leur tour et la relève tarde à se faire.

Quand j’ai demandé un entretien au nouveau directeur pour nourrir cet article, les portes municipales se sont fermées : notre blog est perçu comme critique, voire agressif envers l’équipe municipale, et celle-ci ne souhaite pas voir le directeur collaborer à un article critique, ce qui se comprend. Je n’ai pas non plus interrogé le personnel de la maison, de ce fait, pour ne pas mettre quiconque en porte-à-faux envers l’employeur.

Il se trouve que mon intention n’était pas critique : notre association soutient complètement le processus actuel de remise à flot de la maison de retraite, qui correspond au programme de notre liste municipale. Une nouvelle équipe est en place (directeur, secrétaire, infirmière coordinatrice), le projet d’établissement (règlementaire depuis 2002 !) est en train d’être élaboré, l’évaluation externe est programmée, de même que le conseil de vie sociale où les problèmes quotidiens pourront être discutés entre tous les intéressés. Tous ces points qui mettent l’établissement en règle vis-à-vis des autorités de tutelle (ARS et Conseil Départemental) et qui permettront un fonctionnement et une gestion moins opaques et plus démocratiques, nous les réclamions depuis le début de la campagne. Ce n’est pas maintenant que nous voudrions créer des problèmes aux acteurs de ce renouveau, à qui nous souhaitons de réussir, et de garder leur belle énergie.

Au contraire, je souhaiterais ici donner l’envie à certains lecteurs de pousser la porte de la Maison « Au fil de l’eau », et de venir parler simplement avec les pensionnaires qui attendent là qu’un peu de la vie extérieure leur parvienne. Une fois qu’on prend la peine de s’asseoir, de parler, les visages figés s’animent, les souvenirs reviennent, et quelque chose d’étonnant peut surgir, à travers la cendre de surface.

J’ai parlé à deux pensionnaires, je leur donnerai ici un prénom d’emprunt, par discrétion. Les croquis ont été pris l’après-midi du 20 février, après la visite des enfants costumés des écoles, lors de la petite collation qui a suivi : personnel et pensionnaires déguisés, au moins avec un chapeau, deux charmants bébés pour égayer l’ambiance, quelques danses esquissées, les lignes habituelles étaient doucement décalées, sans nier la réalité dure de la grande vieillesse.

Paul est venu dans la maison pour cause de maladie, il ne pouvait plus se débrouiller tout seul chez lui comme il l’avait toujours fait. Agriculteur, il travaillait tous les jours, il était occupé. Ici, le confort, être pris en charge, il apprécie tout cela, mais le moral flanche. Il passe le plus clair des journées assis dans l’entrée, dans l’axe de la porte. Lui qui a toujours vécu dehors, il se sent enfermé, coupé du temps qu’il fait. Au moins regarde-t-il « la vie dehors », même s’il ne sent plus la fraîcheur du vent ou de la pluie sur sa peau. Ceux qui entrent ou sortent, il les connaît de vue pour la plupart, quelques saluts sont échangés parfois. Il aime le jardin aménagé à l’arrière, les moutons, les chevaux dans les parcs, les hérons et les cygnes qu’il voit le matin.

Maison de Retraite « Au fil de l’eau », une porte à pousser

Il aimait tous les animaux de sa ferme. Les chèvres particulièrement cherchent le contact. Mais « le mieux de sa vie », c’est les chevaux. De son grand-père et de son père, il a hérité la passion des chevaux de course. Petit à petit, emmené sur les champs de course, il a formé son regard, sa connaissance de leur caractère, de leur allure. Il aurait aimé s’occuper de chevaux, mais il lui aurait fallu plus de sous qu’il n’en avait. Il aime l’excitation des grandes courses, la chance, le coup d’œil.

Il a voyagé avec des chevaux pour les mener aux courses, les soigner. Il est allé comme ça en Italie, comme palefrenier. Comment il se débrouillait là-bas ? avec l’allemand qu’il parle bien. Il a même failli aller à Tokyo pour une course, mais le propriétaire du cheval l’a retiré au dernier moment. Les chevaux de course ont des stalles séparées dans l’avion.

Maison de Retraite « Au fil de l’eau », une porte à pousser

Il est allé aussi en Normandie, dans les élevages, pour choisir un cheval. Il a possédé des chevaux de course, cinq ou six, successivement. L’un d’eux a gagné un prix à Fontainebleau, comme deuxième. Ce cheval gagnant, Paul l’a vendu par la suite à un acheteur venu d’Italie, qui « avait l’œil ». Ils sont allés ensemble en Allemagne, où le cheval était en pension, pour l’essayer. Quand Paul avait un cheval placé en pension en Allemagne, il allait le voir deux fois par semaine, pour le monter, seulement à l’entraînement. « Le débourrer doucement » pendant une heure. Un cheval montre s’il est content : il pointe ses oreilles vers l’avant. S’il est maltraité, il peut devenir agressif et éjecte volontiers son cavalier. Paul a été plusieurs fois éjecté, mais il ne s’est jamais cassé un os, malgré son poids important.

Dans ce domaine des chevaux de course, Paul estime qu’il faut avoir « l’œil », la chance, et aussi « voyager beaucoup pour connaître les gens ». Qui songerait, voyant Paul assis dans le hall d’entrée des heures durant, que de telles pensées l’habitent?

Maison de Retraite « Au fil de l’eau », une porte à pousser

Pierre, lui, est arrivé au « fil de l’eau » après une pénible série de séjours temporaires dans six maisons différentes. Il apprécie d’avoir ici un médecin et des médicaments. C’est la solitude après la mort de sa femme qui s’est avérée trop dure à vivre. Parisien d’origine, c’est son mariage qui l’a fait venir en Alsace.

Il est le plus valide des résidents, il peut encore rejoindre le bus pour aller à Strasbourg ou dans son village, chez lui. Il admire le courage du personnel. Les relations avec les autres pensionnaires ? ils comprennent le français mais préfèrent souvent s’exprimer en alsacien. C’est une certaine barrière, jointe à la solitude des personnes malades. Mais je le vois entraîner une dame à danser, participer activement à la « réjouissance » de Carnaval.
Son métier d’imprimeur, appris à l’Ecole Estienne de Paris, comme lithographe, voilà ce qui l’a passionné toute sa vie, et encore aujourd’hui. Passé de la lithographie à l’offset, il a connu l’époque d’avant l’informatique reine, quand « c’était encore un métier vivable » pour les imprimeurs et pour les patrons. Le Syndicat du Livre était puissant. Après avoir travaillé chez ISTRA, il a rejoint l’imprimerie d’une revue juridique et fiscale, qui a beaucoup élargi sa clientèle et ses activités.

Pierre « aimait tout », l’ambiance, l’odeur des encres, il dit que ça lui était complètement égal de dépasser son horaire d’un quart d’heure, pris par la tâche à réaliser. Un travail répétitif, celui du journal hebdomadaire, mais aussi varié. Chez ISTRA, il a encore connu l’époque des livres scolaires édités pour l’Afrique Noire. Surtout, l’ensemble des travailleurs de l’imprimerie était soudé, « un clan ». Pierre n’est pas sûr que ce soit encore le cas. Il a gardé des liens avec certains collègues, un ancien apprenti est venu le voir, qui a dû arrêter ce travail parce qu’il devenait sourd. Les machines sont bruyantes et les travailleurs doivent se soumettre à des examens visuels et auditifs de surveillance deux fois par an. Les machines sont dangereuses, même équipées de systèmes de sécurité. Pierre avait toujours peur d’un accident lors des visites scolaires.

Je demande à l’ancien imprimeur s’il aime lire. Bien sûr! Son frère, qui travaillait chez Gallimard, le fournissait longtemps en lecture. Il apprécie et utilise les visites tous les quinze jours de la bibliothécaire de Wolfisheim. Ses goûts : il adore Victor Hugo (« c’était quelqu’un ! »), il aime Zola, mais aussi des livres comiques. Entraînée par Victor Hugo, je lui demande s’il sait des poèmes par cœur. D’abord il pense avoir tout oublié, évoque « Les Pauvres Gens », qu’il trouve admirable.

Et voici que tout-à-coup surgit un poème, par fragments, très émouvant dans la netteté de la voix, du rythme, dans la précision ancienne des mots, dans la scène évoquée. Une pépite venue sans doute de l’enfance scolaire.


« Jeanne était au pain sec dans un cabinet noir,

…….

J’allai voir la proscrite en pleine forfaiture,

Et lui glissai dans l’ombre un pot de confiture

Contraire aux lois. Tous ceux sur qui, dans ma cité,

Repose le salut de la société

S’indignèrent, et Jeanne dit d’une voix douce :

- Je ne toucherai plus mon nez avec mon pouce,

Je ne me ferai plus griffer par le minet… »

Maison de Retraite « Au fil de l’eau », une porte à pousser

Je souhaite donner envie à quelques lecteurs de venir à leur tour chercher les pépites dans la compagnie des résidents du « fil de l’eau ». Il y a un piano dans la salle commune. Si le directeur l’accepte, ne pourrait-on pas imaginer que des pianistes amateurs viennent de temps en temps faire sonner la musique, pour des entraînements réguliers qui ne seraient pas des concerts mais de la vie sans prétention ? Il y a peut-être des amateurs de jeux de cartes qui seraient ravis de trouver des partenaires plus jeunes. Il y a la piste au bord du canal où l’on peut pousser un fauteuil …

Odile Matthieu – 25 février 2015

Rédigé par WPA

Publié dans #Maison de Retraite

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